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Lee « Scratch » Perry : L’expérimentation des effets de studio dans le Dub

Lee Scratch Perry

Lee « Scratch » Perry, c’est le Salvador Dalí du Reggae, le savant fou de la console de mixage, le mystique qui a murmuré à l’oreille de Bob Marley. Lee « Scratch » Perry n’est pas seulement un producteur ; il est l’une des figures les plus influentes et énigmatiques de la musique du 20e siècle. Pionnier absolu du Dub et du sampling, il a transformé son studio, le mythique Black Ark, en un temple sonore où les règles de l’ingénierie acoustique ont été réécrites, avant de le réduire lui-même en cendres dans un acte de purification délirant. Sans lui, le Reggae, le Hip-Hop et la musique électronique moderne n’auraient pas le même visage.

Fiche d’identité de Lee « Scratch » Perry

Style(s) : Dub, Reggae, Roots, Ska
Origine : Kendal, paroisse de Hanover, Jamaïque
Année de création : Fin des années 1950 – Création des Upsetters en 1968
Statut actuel : Décédé (le 29 août 2021)
Membres emblématiques : Rainford Hugh Perry (alias Lee « Scratch » Perry, The Upsetter)
Album culte : Super Ape (The Upsetters, 1976)

L’histoire de Lee « Scratch » Perry : Biographie, le Black Ark et la folie

Biographie : De Coxsone au brasier du Black Ark

Rainford Hugh Perry naît en 1936 dans la Jamaïque rurale. Il arrive à Kingston à la fin des années 50 avec rien d’autre qu’une ambition dévorante. Il commence tout en bas de l’échelle : homme à tout faire (et parfois danseur) pour Coxsone Dodd, le patron du légendaire Studio One. Frustré par son manque de reconnaissance et d’argent, il quitte Coxsone avec fracas pour fonder son propre label, Upsetter (« L’Emmerdeur » ou « Le Perturbateur »). C’est là qu’il gagne son surnom de « Scratch » (dû à l’un de ses premiers enregistrements, The Chicken Scratch).

À la fin des années 60, Perry connaît ses premiers succès au Royaume-Uni avec des instrumentaux inspirés des Westerns Spaghetti (Return of Django). Mais la période la plus cruciale débute en 1970, lorsqu’il prend sous son aile un trio vocal talentueux mais encore lisse : The Wailers (Bob Marley, Peter Tosh, Bunny Wailer). Perry transforme leur son. Il dépouille leur musique des influences Soul américaine pour y injecter une rythmique brute, sombre et rebelle. C’est lui qui apprend à Marley à chanter dans un registre plus grave et agressif. Ensemble, ils enregistrent les albums fondateurs Soul Rebels et Soul Revolution.

En 1973, Lee Perry construit son propre studio au fond de son jardin à Kingston : le Black Ark. Durant cinq ans, ce lieu va devenir l’épicentre de la créativité jamaïcaine. Dans ce studio rudimentaire, Perry produit des chefs-d’œuvre absolus pour Max Romeo (War Ina Babylon), Junior Murvin (Police and Thieves) et The Congos. Mais le génie a un prix. Perry, qui vit dans un nuage permanent de fumée de ganja et recouvre les murs de son studio d’inscriptions mystiques et de photos obscènes, commence à perdre pied. Accablé par les pressions des gangsters locaux, des parasites qui squattent son jardin et ses propres démons intérieurs (qu’il appelle les « vampires »), il commet l’irréparable. Un matin de 1979, Lee Perry met le feu au Black Ark et le regarde brûler, détruisant des années de bandes magnétiques inestimables pour « purifier » les lieux.

S’ensuit une longue période d’errance et d’exil, notamment en Suisse où il s’installe définitivement. Il devient une icône de la « Pop Culture », collaborant avec les Beastie Boys, The Clash ou Mad Professor, et continuant de tourner jusqu’à sa mort en 2021, considéré comme un trésor vivant de l’humanité musicale.

Les influences revendiquées

L’univers de Lee Perry est un syncrétisme total.

  • Les Westerns Spaghetti : Obsédé par les films de Sergio Leone, il s’identifie aux cow-boys solitaires et justiciers (Django, Clint Eastwood), utilisant des samples de dialogues de films bien avant que le rap ne le fasse.
  • La spiritualité Obeah et Rasta : Perry mélangeait la doctrine Rastafari (Hailé Sélassié) avec l’Obeah (la sorcellerie jamaïcaine traditionnelle). Il se voyait comme un magicien capturant les esprits sur bande magnétique.
  • Les bruits de la vie : Pour Perry, tout était musique. Le bruit d’un bébé qui pleure (dans People Funny Boy), le son du verre brisé, le meuglement d’une vache. Il est l’un des pères de la « musique concrète » populaire.

Héritage

L’héritage de Perry est incalculable.

  • L’invention du Remix : Avec King Tubby, il a inventé le Dub, transformant la table de mixage en instrument à part entière, retirant les voix, ajoutant de l’écho, créant des versions alternatives des chansons.
  • Influence Punk & Hip-Hop : Il est l’un des rares artistes jamaïcains vénérés par le mouvement Punk (notamment The Clash). Le Hip-Hop lui doit aussi beaucoup pour son utilisation pionnière du sampling et du « toasting » (parlé rythmique).

Au cœur du son : Analyse du matériel et des techniques

Le son du Black Ark

Le son produit au Black Ark entre 1973 et 1979 est unique et n’a jamais pu être reproduit à l’identique. On le décrit souvent comme « marécageux », dense, visqueux et mystique. Contrairement aux productions claires et cliniques de l’époque, les productions de Perry sont saturées, pleines de souffle et de « saleté » analogique qui leur donnent une âme particulière. Les basses y sont incroyablement profondes et rondes, formant le squelette d’un corps sonore mouvant.

Pour les musiciens et techniciens

Le génie de Perry résidait dans sa capacité à transcender les limitations techniques :

  • Le 4 Pistes : Alors que les studios américains utilisaient des 16 ou 24 pistes, Perry travaillait sur un magnétophone TEAC A-3340 à seulement 4 pistes. Il devait donc faire des « bounces » (prémixages) constants, écrasant les pistes les unes sur les autres, ce qui créait cette compression naturelle et cette densité sonore unique.
  • Le Mu-Tron Bi-Phase : C’est l’arme secrète de Lee Perry. Ce processeur d’effets (phaser) était utilisé sur tout : les charleys (hi-hats), les guitares, et même sur tout le mix global, donnant cette sensation de son qui « tourne » ou qui vient d’une autre dimension (le fameux son « underwater »).
  • Techniques ésotériques : La légende (souvent confirmée) raconte qu’il soufflait de la fumée de marijuana directement sur les têtes de lecture du magnétophone pour « nettoyer » le son, qu’il enterrait des bandes dans la terre de son jardin pour qu’elles absorbent les « vibrations de la terre », ou qu’il arrosait le studio de sang de poulet ou d’urine pour chasser les mauvais esprits.
  • Percussions : N’ayant pas toujours de batterie complète, il utilisait des pierres qui s’entrechoquent ou frappait sur des troncs d’arbres pour créer des rythmiques organiques.

Lee Perry en 3 titres incontournables

Jungle Lion – 1973

Lee 'Scratch' Perry: Jungle Lion (Official Visualiser)

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Issu de l’album culte Blackboard Jungle Dub, ce titre est une démonstration parfaite du génie brut de Lee Perry. Construit sur une ligne de basse dévastatrice (qui reprend le Love and Happiness d’Al Green), le morceau est un instrumental sauvage. Perry n’y chante pas, mais il « habite » le morceau avec des rugissements de lion et des bruitages d’animaux, créant une jungle sonore en plein Kingston. C’est l’essence même du son « Upsetter » : un groove irrésistible, une basse qui fait trembler les murs, et cette touche d’excentricité unique qui transforme un simple instrumental en voyage sonore.

Chase the Devil (Max Romeo / Prod. Lee Perry) – 1976


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C’est l’un des sommets absolus de l’ère Black Ark. Sur ce titre interprété par Max Romeo, Lee Perry crée une atmosphère apocalyptique. La batterie est sèche, traitée avec des effets qui la rendent claquante comme un fouet (« The Iron Shirt »). Ce morceau est devenu immortel bien au-delà du reggae : il a été samplé par The Prodigy pour leur tube techno Out of Space (« I’m gonna send him to outer space… ») et par Jay-Z et Kanye West sur Lucifer. C’est l’exemple parfait de la capacité de Perry à créer des hymnes universels avec un équipement minimaliste.

Police and Thieves (Junior Murvin / Prod. Lee Perry) – 1976


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Ce titre est le pont historique entre la Jamaïque et l’Angleterre. Lee Perry produit ici une chanson sociale poignante sur les violences policières, portée par la voix de fausset (falsetto) cristalline de Junior Murvin. La production est aérée, avec une ligne de basse hypnotique et des effets de réverbération subtils. Le titre a eu un impact tel à Londres qu’il a été repris par le groupe punk The Clash sur leur tout premier album en 1977, scellant l’alliance rebelle entre Punks et Rastas.

Albums de Lee « Scratch » Perry

La discographie sélective

La discographie de Lee Perry est un labyrinthe de centaines de compilations (souvent de qualité inégale). Pour s’y retrouver, il faut distinguer ses albums avec son groupe (The Upsetters) et les albums majeurs qu’il a produits pour d’autres artistes au Black Ark.

Les Incontournables (Période Black Ark) :

  • 1973 – Blackboard Jungle Dub (The Upsetters) – L’un des premiers albums de Dub pur.
  • 1976 – Super Ape (The Upsetters) – Le chef-d’œuvre du Dub atmosphérique.
  • 1976 – War Ina Babylon (Max Romeo) – Production Perry.
  • 1977 – Police and Thieves (Junior Murvin) – Production Perry.
  • 1977 – Heart of the Congos (The Congos) – Souvent cité comme le meilleur album reggae de tous les temps.
  • 1978 – Return of the Super Ape (The Upsetters)
  • 1978 – Roast Fish Collie Weed & Corn Bread (Lee Perry solo)

Période tardive :

  • 2004 – Panic in Babylon

Les meilleurs titres de Lee Perry

  1. People Funny Boy – 1968 – Single
  2. Return of Django – 1969 – The Upsetters
  3. Small Axe (Bob Marley & The Wailers) – 1970 – Prod. Lee Perry
  4. Jungle Lion – 1973 – Blackboard Jungle Dub
  5. Blackboard Jungle Dub (Ver. 1) – 1973 – Upsetters 14 Dub Blackboard Jungle
  6. Chase the Devil (Max Romeo & The Upsetters) – 1976 – War Ina Babylon
  7. Police and Thieves (Junior Murvin) – 1976 – Police and Thieves
  8. Super Ape – 1976 – Super Ape
  9. Disco Devil – 1977 – Single
  10. Roast Fish & Cornbread – 1978 – Roast Fish Collie Weed & Corn Bread
  11. Soul Fire – 1978 – Roast Fish Collie Weed & Corn Bread
  12. City Too Hot – 1980 – The Return of Pipecock Jackxon
  13. I Am The Upsetter – 1968 (Rééditions) – Single
  14. Panic in Babylon – 2004 – Panic in Babylon

Où écouter ce Best Of Lee Scratch Perry ?

Sur YouTube :

Playlist: Lee "Scratch" Perry - Le Best Of - Le Jukebox 🟢🟡🔴
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Et sur vos plateformes habituelles :

Lee Perry en Live

Aller voir Lee Perry en concert dans ses dernières années relevait plus de la performance d’art contemporain que du concert de reggae classique. Le « Sorcier » arrivait sur scène vêtu de tenues extravagantes qu’il confectionnait lui-même : casquettes surchargées de miroirs, de CD, de photos de Hailé Sélassié, de figurines en plastique, de bijoux clinquants et de badges. Micro en main, il déambulait, haranguait la foule avec des discours mystiques sur Dieu, les extraterrestres ou la nourriture, tout en « toastant » sur ses classiques joués par des backing bands souvent médusés (comme le groupe de Mad Professor). C’était une expérience visuelle et spirituelle, le témoignage d’une liberté artistique totale.

Les groupes similaires

  • King Tubby : L’autre père fondateur du Dub. Si Perry était le sorcier mystique et organique, Tubby était le scientifique de l’électronique. Leurs approches étaient différentes mais complémentaires.
  • Mad Professor : Le disciple londonien. Il a collaboré avec Perry sur de nombreux albums dans les années 80 et 90, modernisant le son Dub avec des techniques numériques.
  • The Congos : Le trio vocal dont l’unique chef-d’œuvre, Heart of the Congos, est considéré comme le sommet de la production du Black Ark.
  • High Tone : Les héritiers français. Ce groupe lyonnais a repris le flambeau du Dub instrumental dans les années 2000 en y injectant des influences électroniques, perpétuant l’esprit d’expérimentation de Perry.

Lee « Scratch » Perry : la synthèse du Jukebox

Lee « Scratch » Perry a prouvé une chose essentielle : la technologie n’est rien sans la vision. Avec un équipement que l’on qualifierait aujourd’hui d’obsolète et dérisoire, il a créé des paysages sonores d’une complexité et d’une profondeur inégalées. Il a inventé l’idée moderne du producteur-artiste, celui qui utilise le studio comme un instrument. En brûlant le Black Ark, il a mis fin à une époque, mais les étincelles de ce feu continuent d’illuminer toute la musique actuelle, du Dubstep à la Techno en passant par le Hip-Hop. Il reste à jamais l’éternel « Upsetter », celui par qui le désordre créatif arrive.

Questions fréquentes sur Lee « Scratch » Perry

L’histoire officielle, racontée par Perry lui-même, est qu’il voulait « purifier » le lieu. En 1979, épuisé mentalement, il se sentait envahi par des « vampires » (des parasites, des gangsters, des profiteurs) qui lui volaient son énergie créatrice. Il a déclaré avoir vu des démons dans le studio et que le feu était le seul moyen de les chasser et de repartir à zéro.

Lee Perry a été le mentor décisif de Bob Marley. Avant leur rencontre en 1970, les Wailers jouaient un ska/soul assez classique. Perry a « rastaïsé » leur son, a encouragé Marley à écrire sur des sujets plus rebelles et spirituels, et a changé sa façon de chanter. De nombreux classiques de Marley (Kaya, Sun is Shining, Small Axe) ont été créés sous la houlette de Perry.

Ce surnom lui vient de l’un de ses tout premiers enregistrements en 1965, intitulé The Chicken Scratch. Le titre a eu un certain succès local et le nom est resté, devenant sa marque de fabrique, symbolisant aussi son caractère rugueux et « grattant ».