En 1966, trois des musiciens les plus respectés de la scène londonienne décident de s’unir. Le résultat, Cream, ne sera pas juste un groupe, mais un concept : le premier « supergroupe » de l’histoire du rock. En à peine plus de deux ans, le guitariste Eric Clapton, le bassiste Jack Bruce et le batteur Ginger Baker vont définir le format du « power trio ». Ils vont fusionner les racines du Blues Rock américain avec la puissance sonore du Rock Psychédélique et une virtuosité issue du jazz. En poussant le volume et l’improvisation à des niveaux inédits, Cream a posé les fondations indispensables du Hard Rock.
Fiche d’identité de Cream
Style(s) : Blues Rock, Rock Psychédélique, Hard Rock
Origine : Londres, Angleterre (Royaume-Uni)
Année de création : 1966
Statut actuel : Séparé (Dissolution en 1968, réunion temporaire en 2005)
Membres emblématiques : Eric Clapton (guitare, chant), Jack Bruce (basse, chant principal), Ginger Baker (batterie)
Album culte : Disraeli Gears (1967)
L’histoire de Cream : Biographie, membres et influences
Biographie : Les grandes étapes du groupe
La formation de Cream a lieu en juillet 1966. Ginger Baker, batteur au tempérament explosif et au style jazz innovant, quitte la Graham Bond Organisation et propose à Jack Bruce, bassiste virtuose (avec qui il entretient une relation conflictuelle notoire), de former un groupe. Pour la guitare, ils visent le meilleur : Eric Clapton, déjà une idole en Angleterre (surnommé « God ») après ses passages chez The Yardbirds et surtout John Mayall’s Bluesbreakers, où il croisera brièvement Bruce.
Leur premier album, Fresh Cream (fin 1966), est un choc. Il mélange des reprises de blues survoltées (Spoonful, I’m So Glad) et des originaux percutants (N.S.U.). Le succès est immédiat au Royaume-Uni.
En 1967, le groupe part à New York enregistrer Disraeli Gears avec le producteur Felix Pappalardi (qui devient quasiment le quatrième membre). Influencé par le Rock Psychédélique ambiant et aidé par le parolier Pete Brown, l’album est une explosion de couleurs sonores. Il contient les tubes mondiaux Strange Brew et Sunshine of Your Love, et fait de Cream un phénomène aux États-Unis.
L’apogée est atteinte en 1968 avec Wheels of Fire, un double album ambitieux. Un disque est enregistré en studio (avec les classiques White Room et Politician), l’autre en live au Fillmore West. Ce disque live capture l’essence du groupe : des improvisations virtuoses et étendues qui redéfinissent l’exercice du concert rock. L’album devient le premier double album de platine de l’histoire.
Mais le succès exacerbe les tensions. La « guerre » légendaire entre Jack Bruce et Ginger Baker devient ingérable. Eric Clapton, épuisé par les conflits et cette course au volume, se sent musicalement à l’étroit. Il est alors profondément touché par la musique plus sobre et introspective de The Band. Cream annonce sa séparation à la surprise générale. Le groupe donne deux concerts d’adieu au Royal Albert Hall de Londres en novembre 1968. Un album posthume, Goodbye (1969), paraît peu après, contenant le célèbre titre Badge (co-écrit par Clapton et George Harrison).
Le trio se réunira brièvement mais triomphalement en 2005 pour une série de concerts au Royal Albert Hall et au Madison Square Garden.
Les membres clés
- Eric Clapton (Guitare, Chant) : Le « guitar hero ». Déjà une star avant Cream, il y développe un son qui deviendra sa première signature : le « woman tone » (un son velouté et saturé). Son jeu est un modèle de fluidité et d’invention mélodique, faisant de ses solos de véritables histoires dans l’histoire.
- Jack Bruce (Basse, Chant principal) : La force motrice du trio. Compositeur et chanteur principal à la voix puissante et haute, il révolutionne son instrument. Au lieu de se contenter de suivre, il traite la basse comme un instrument soliste, dialoguant en permanence avec la guitare de Clapton.
- Ginger Baker (Batterie) : Le moteur polyrythmique. Formé au jazz, il intègre des rythmes africains et une complexité rythmique inédite dans le rock, notamment grâce à son usage de deux grosses caisses. Son jeu n’est pas un simple accompagnement, c’est un contrepoint constant.
Les influences revendiquées
La base de Cream est le Blues américain. Le groupe reprend et électrifie les maîtres du Delta et de Chicago : Robert Johnson (Crossroads), Howlin’ Wolf (Spoonful), Skip James (I’m So Glad) ou encore Muddy Waters. Mais l’approche virtuose et improvisée vient d’une autre influence majeure : le Jazz. Ginger Baker est un disciple de batteurs comme Elvin Jones et Max Roach, tandis que Jack Bruce cite des contrebassistes comme Charles Mingus.
Héritage
L’impact de Cream en deux ans est colossal. Ils ont popularisé le format « power trio », prouvant que trois musiciens virtuoses pouvaient sonner aussi gros qu’un orchestre. Ils sont les pères du « supergroupe » (groupe formé de stars). Leur volume sonore, leurs riffs lourds (Sunshine of Your Love) et leurs longs solos ont directement ouvert la voie au Hard Rock et au Heavy Metal (Led Zeppelin et Black Sabbath en sont les héritiers directs). Enfin, ils ont importé l’improvisation collective du jazz dans le rock, faisant du « jam » un art majeur de la scène.
Au cœur du son : Analyse du matériel et des techniques
Le son de Cream
Le son de Cream était une « guerre de volume » contrôlée reposant sur l’interaction explosive de trois solistes virtuoses. La basse de Jack Bruce ne se cantonnait pas aux fréquences graves ; elle se battait dans les médiums avec une forte saturation. La batterie de Ginger Baker imposait une polyrythmie complexe au lieu d’un simple « beat » binaire. Au milieu de ce maelström, la guitare d’Eric Clapton naviguait avec fluidité.
Pour les musiciens
- Eric Clapton (Guitare & Effets) : Il a défini le son « Gibson dans Marshall ». Il utilisait des guitares équipées de micros à double bobinage (Humbucker), notamment sa fameuse Gibson SG « The Fool », une ES-335 ou une Firebird. Pour obtenir son célèbre « woman tone » (un son de distorsion chaud et velouté), il coupait le potentiomètre de tonalité de sa guitare à zéro et poussait ses amplis Marshall (JTM45 puis JMP Super Lead « Plexi ») au maximum. Côté effets, il a popularisé la pédale Vox V846 Wah-Wah et utilisait une fuzz Dallas Arbiter Fuzz Face.
- Jack Bruce (Basse) : Son instrument principal était la Gibson EB-3. Cette basse à diapason court (short scale), jouée à travers des murs d’amplis Marshall 100W Super Bass, est responsable de son son grave, grognant et étonnamment agile.
- Ginger Baker (Batterie) : Il utilisait des kits Ludwig et des cymbales Zildjian, se distinguant particulièrement par son utilisation pionnière et redoutable de deux grosses caisses simultanées.
Cream en 3 titres incontournables
Sunshine of Your Love – 1967
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C’est l’hymne. Le titre qui a défini le Hard Rock avant même que le terme n’existe. Le riff principal, inspiré selon Jack Bruce par un concert de Jimi Hendrix, est joué à l’unisson par la basse et la guitare, créant une puissance massive. Les paroles de Pete Brown décrivent l’anticipation d’une rencontre amoureuse. Le solo de Clapton, utilisant son fameux « woman tone », est une leçon de construction mélodique. C’est la fusion parfaite entre un riff Blues Rock, une sensibilité pop et une puissance psychédélique.
White Room – 1968
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C’est le chef-d’œuvre de production studio du groupe, ouvrant leur album Wheels of Fire. L’introduction de batterie de Ginger Baker, avec son rythme atypique en 5/4, pose une ambiance dramatique immédiate. La chanson est une démonstration de l’usage de la pédale wah-wah par Clapton, qui ponctue le morceau de « pleurs » de guitare. Avec ses paroles surréalistes signées Pete Brown et ses arrangements orchestraux discrets (joués par le producteur Felix Pappalardi), White Room montre la sophistication et l’évolution de Cream vers un rock plus progressif et cinématographique.
Crossroads (Live) – 1968
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C’est le testament live du « power trio ». Enregistrée au Winterland Ballroom, cette reprise d’un standard de Robert Johnson est transformée en une décharge d’électricité virtuose. Oubliez le blues acoustique d’origine ; ici, tout est vitesse, énergie et improvisation. C’est un dialogue à trois où chaque musicien est à son sommet. Le solo de Clapton (en fait, plusieurs solos enchaînés) est constamment cité comme l’un des plus grands solos de guitare de tous les temps. C’est la définition même de l’improvisation dans le Blues Rock.
Albums de Cream
La discographie studio de Cream est courte mais d’une densité et d’une influence rares.
- 1966 – Fresh Cream
- 1967 – Disraeli Gears
- 1968 – Wheels of Fire (Double album : 1 studio, 1 live)
- 1969 – Goodbye (Album posthume : 3 studio, 3 live)
Les meilleurs titres de Cream
- N.S.U. – 1966 – Fresh Cream
- I’m So Glad – 1966 – Fresh Cream
- Spoonful – 1966 – Fresh Cream
- I Feel Free – 1966 – (Single)
- Strange Brew – 1967 – Disraeli Gears
- Sunshine of Your Love – 1967 – Disraeli Gears
- Tales of Brave Ulysses – 1967 – Disraeli Gears
- SWLABR – 1967 – Disraeli Gears
- White Room – 1968 – Wheels of Fire
- Politician – 1968 – Wheels of Fire
- Crossroads (Live) – 1968 – Wheels of Fire
- Badge – 1969 – Goodbye
Où écouter ce Best Of ?
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Et sur vos plateformes habituelles :
Cream en Live
La réputation de Cream en concert était phénoménale. Ils ont été parmi les premiers à utiliser des « stacks » d’amplis Marshall, jouant à un volume sonore assourdissant pour l’époque. Mais leur véritable marque de fabrique était l’improvisation. Leurs concerts n’étaient pas une simple répétition des albums ; c’étaient des explorations. Des titres comme Spoonful ou N.S.U. pouvaient s’étendre sur 15, 20, voire 30 minutes. C’était un dialogue constant entre les trois instruments, chacun pouvant prendre la tête à tout moment. Les concerts d’adieu au Royal Albert Hall en 1968 et leur réunion au même endroit en 2005 sont considérés comme des moments légendaires de l’histoire du rock.
Les groupes similaires
- The Jimi Hendrix Experience : L’autre « power trio » séminal de la même époque. Ils partageaient la même base Blues Rock, la même exploration psychédélique et une approche virtuose de leurs instruments.
- Led Zeppelin : Ils ont repris le flambeau du Blues Rock lourd inventé par Cream et l’ont emmené plus loin, avec une production studio plus massive et des influences folk.
- Blue Cheer : La version américaine et plus « sale » de Cream. Un power trio au volume assourdissant, souvent cité comme un pionnier du Heavy Metal, mais partageant la même énergie blues brute.
- Gov’t Mule : Un groupe de « jam band » moderne (fondé dans les années 90) qui perpétue directement l’héritage de l’improvisation Blues Rock de Cream et des Allman Brothers.
Cream : la synthèse du Jukebox
Cream a été le « chaînon manquant » entre le Blues Rock britannique des années 60 et le Hard Rock des années 70. En seulement deux ans, ils ont redéfini ce que signifiait être un « groupe de rock ». Ils ont prouvé que la virtuosité technique et le succès populaire n’étaient pas incompatibles. En transformant le blues en une musique de stade puissante et improvisée, Cream a créé un modèle qui influence encore d’innombrables musiciens. Leur impact sur le jeu de guitare, de basse et de batterie est tout simplement incalculable.
